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Canicule

Un

Paris étouffe. Il fait chaud. La vie semble suspendue. Les gestes sont mesurés, les démarches alourdies. Le téléphone colle à l’oreille, le ventilateur s'essouffle. La ville est en attente. Que peut-elle vouloir si ce n’est un peu d’air, un orage qui rafraîchisse l’atmosphère ?

On se dit que rien ne se passe mais que tout est possible. On sent comme une menace planer au-dessus des immeubles et des rues. La population quitte les bureaux pour l’ombre des parcs ou la climatisation des grands magasins. Les allures sont revêches, les mines épuisées.

On entend des soupirs, des râles, des voix irritées. Les gens ne parlent pas, ne rient pas. Ils s’économisent. 

La ville  a soif. Soif d’un peu d’eau. Soif de vivre autre chose. De ce qu’elle n’a pas. Elle est lasse. Elle demande du changement.

Toujours les mêmes voix qui répètent inlassablement les mêmes choses sans que jamais rien ne bouge. Les mêmes leitmotivs. Les mêmes rivalités pour le pouvoir, les mêmes serments et la même inertie.

La ville est lasse de l’hypocrisie. Elle ne croit plus aux mots, elle réclame des actes. Elle ne supporte plus que les leurres remplacent la vérité. Lasse. Elle ne reconnaît personne. Elle ne se reconnaît plus.

Aujourd’hui, il fait si chaud qu’elle n’est plus elle-même. Qu’elle n’en peut plus d’elle-même. Elle se laisse prendre par la léthargie. Sommeille. La vie devient rêve.

 

Est-elle Elle ? Eve ou Elle ? Elle ne sait pas.

 

 

Deux
Comment le saurait-elle, elle ne les distingue pas l’une de l’autre. La vraie et son reflet. Quelle est la différence ? La première aux contours bien délimités, la seconde au tracé imprécis, image floue dans la brume.

Qui les connaît ?

On dit d’Eve qu’elle est travailleuse, sérieuse et raisonnable. D’humeur égale, on lui fait confiance et on lui parle volontiers. Eve écoute en silence et se tait le plus souvent. Elle avance  discrètement. On ne l’entend pas venir. Eve est ainsi.

 Personne ne sait son tourment.

Eve étouffe à l’étroit dans son enveloppe étriquée. Eve voudrait être Elle. Se libérer de son carcan et s’envoler.

Parfois Eve ne supporte plus son image. Le miroir se brise. Eclate. Ne subsistent que les morceaux. Paillettes qui retiennent la lumière. Disparue la femme effacée, aux contours évaporés, qu’elle avait dessinée ! Envolée la peur qui la retient prisonnière ! Qu’importent les sourires, le regard narquois des uns, les racontars des autres, c’est sa vie. On ne la lui prendra pas.

Elle est Elle. Elle saura affronter les espaces vides, Elle les comblera. Elle les fera vivre. Elle osera ce qu’Eve aura repoussé.

Elle partira de l’autre côté des océans, même si la petite voix d’Eve le lui reproche. Voix étouffée d’Eve coupable. Sourire d’Elle qui respire.

Désir d’Eve de se mettre à l’abri, de retrouver la protection des murs épais de sa maison. Eve fragile et timide.

Volonté d’Elle d’entreprendre. De vivre des vies multiples. Elle, insatisfaite. Toujours en recherche. Elle, exigeante. Fantasque. Folle, peut-être. Si la folie est dans la différence.  Elle, forte et entreprenante.

Eve, comme accablée de chaleur, rentre en sa coquille. Disparaît sous l’eau bienfaisante. S’enferme. Pense.

Eve et Elle. Que voient-elles ?

Un banc à l’ombre d’arbres centenaires. Une plage normande balayée par les embruns et les rafales un jour de tempête.

Ou encore, la lutte contre les éléments déchaînés. La pluie et le vent, les jours de tempête. Elles marchent dans la bourrasque, engoncées dans leur ciré. Elles se battent, elle se pressent l’une contre l’autre, elles vont vite car elles ont froid.

 

Trois

Ce n’est qu’un rêve. L’air est désespérément stable. Pas une feuille ne bouge. On étouffe. Dans les appartements, les maisons, on s’étale. On passe de la douche au canapé. Du fauteuil au lit.

Eve est léthargique. Elle ronge son frein.

Que faire ? Sortir. La lumière baisse. Le soleil disparaît. Elle, enfile un short et des tennis. En route pour le parc.

C’est un endroit idéal pour se détendre, une fois sorti des transports en commun, de la foule pressée et bruyante. Entre les plans d'eau et les vallonnements, la bâtisse du XVIIIème siècle, se retrouvent les sportifs en mal de forme : les joggeurs et les fondus de la pédale, les chiens frétillants de la queue suivis de leurs maîtres rouges et essoufflés, le troisième âge en cavale, les jeunes mères poussant les voitures d'enfant, les pères courant derrière le vélo zigzaguant de leur fils débutant, les couples amoureux. Toute une faune en quête de calme et de fraîcheur.

Mais, aujourd’hui, les déambulations sont lentes. Harassées. L'oeil éteint, le short humide et le tee-shirt auréolé, qui pense encore ? L’air colle à la peau, il ne reste qu’à rentrer et attendre.

 Attendre… qu’un souffle d’air agite les rideaux, se glisse comme une caresse sur les corps allongés. Attendre la rafale annonciatrice de l’orage et la cataracte qui lave le macadam surchauffé. Respirer l’odeur de la pluie, sentir la fraîcheur monter de la terre, pénètrer par les ouvertures demeurées ouvertes. Sortir sous l’ondée, cheveux, bras, vêtements dégoulinants. Boire. Avoir froid. Attendre.  

Eve se résigne. S’avachit, sans envies. Elle, s’échappe vers un ailleurs, île déserte pour Eve la discrète. Fraicheur, moîteur, pluie ou tempête, sécheresse torride, plus rien n’existe, c’est son monde en dehors du monde.

Elle rentre dans sa deuxième peau. Femme panthère, vêtue de sa robe noire, elle part en chasse. Guette sa proie et la soumet. Eve suit. D’une vie sans surprises, aux abords de Paris, les voilà reparties avec mari et idées vers d’autres lieux incertains. Adieu le confort. Exit la routine. C’est l’heure de la découverte.

Attendre…il ne s’agit plus d’attendre. Le couvercle saute. Tout peut arriver.

 

Quatre

La menace plane, nuage sombre au-dessus de la ville. Rien ne bouge. Un silence poisseux envahit les rues, pénètre les immeubles, s’accroche aux murs et aux meubles. On n’ose plus rien dire. On se tait. On attend. L’air est immobile avec une consonnance métallique. Il suffit d’une étincelle…

Tout à coup,

L’explosion dans la nuit glauque..

Eve, Elle, la Ville entière, aux fenêtres, derrière les rideaux.

De nouveau, dans le silence de l’attente, la ville entière derrière les rideaux.

Dans le noir, une autre explosion, un coup de tonnerre.

La peur dans la nuit épaisse.

Tonnerre et éclairs zèbrent le ciel. Feu d’artifice au-dessus des têtes.

L’orage claque, étourdit, assourdit. 

Enfin, goutte après goutte, la pluie frappe le sol, frappe les vitres. Se déverse dans les rues, sur les toits. Rafraîchit les maisons. Se transforme en torrents qui dévalent les pentes, inondent les caves.

La pluie tombe jusqu’au matin comme une berceuse qui rythme le sommeil, apaise.

Eve dort comme le reste du monde. A ses côtés, Elle rêve, se lève sans bruit. Les voilà parties. 

 

Canicule. Couvercle insupportable d’une prison dont on ne peut s’échapper. Il suffit d’un petit coin de lumière, quelque part, comme un rêve, une île de l’autre côté de la mer, pleine des couleurs des tropiques, au goût d’ailleurs ou de là-bas, quand ici, tout est gris, vide et désespéré.

Alors, on accepte tout. Sauf l’absence de ceux qu’on aime.

 Le reste n'est que frustration passagère, déception ou douleur qui passe et emporte. Tout fuit. Ne restent que les souvenirs.

 

 

 

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À propos
Eve

Être l'Orpailleur qui cherche l'or sans certitude de le trouver...
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