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Rivages

C’est une petite histoire de rien du tout. De ces histoires qu’on a en soi, qu’on doit écrire sans le savoir. Une de ces histoires à l’allure de conte mais qui se transforment parfois en cauchemar.

Après de longs mois d’errance, de longues traversées d’un bord de l’océan à l’autre, nous nous sommes posés. Nous avons fait nos bagages et nous sommes partis pour une autre vie. Nous ne supportions plus la pression de la ville, la foule et le bruit, la pollution, le rythme effréné d’un bout de l’année à l’autre. Courir. Courir. Toujours et pourquoi.

Nous avons donc quitté le gris des villes, des routes et des autoroutes, des ciels et des gens, bien décidés à nous poser quelque temps, de ce côté de la mer. Quelques repères, quelques amers, le temps de débarquer, nous étions sortis du brouillard.

Dans nos habits d’hiver sombres, nous venons d’un autre monde. Nous débarquons vraiment. Après la grisaille et un univers en demi-teintes, un  débordement de lumière et de couleurs. Les voix, l’accent, les odeurs, mélange d’humidité chaude et de parfum de fleurs, de fruits trop mûrs… ce sont  les tropiques que nous retrouvons. Une île, un exil. La vie de nouveau.

On ne sait jamais ce que sera le voyage en avion. Troublé parfois par des grèves, des retards, des turbulences, la traversée tient de l’épreuve. On ne sait quand on arrivera. On sait seulement qu’il faudra rester attaché, coincé sans bouger sur son siège, pendant huit heures, avec pour seules distractions un écran le plus souvent muet, le livre qu’on a pris avec soi. Quant au voisinage, il réserve parfois des surprises !

Aujourd’hui la traversée sera calme. Peu de monde. De bonnes conditions météorologiques. L’avion est à l’heure. Les passagers semblent sereins, l’équipage disponible. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes…

De l’autre côté de l’allée, proche et lointaine à la fois, une femme est assise. Entourée d’un voile orangé, elle masque un visage noble mais éprouvé. Près  d’elle, une jeune fille, sa fille, peut-être, fixe un point qu’elle seule peut voir. L’une à côté de l’autre, elles semblent ne jamais devoir se rencontrer. Silencieuses, seules et abandonnées. ***

Dans l’habitacle, l’imagination dérive… En dehors du monde et du temps, elle se fixe sur les secrets qu’abritent les paupières. Femme au voile orangé, rentrée en elle-même. Que voit-elle ?

En quelques semaines, le monde a changé de couleurs, le temps a pris les mesures de l’attente et celui d’un retour qu’on refuse de toutes les forces de son être.

Toutes les deux, elles s’en étaient allées, complices, insouciantes. La mère et la fille. Elles n’auraient jamais pensé revenir aussi vite.

A l’abri de son châle, la femme se protège des regards.  Elle est seule, à l’abri, loin du présent qu’elle déteste. Loin. Elle se retrouve quelques semaines plus tôt, quand tout était facile et limpide. Les jours avaient alors le rythme des bonheurs paisibles. Parfois, elle aurait aimé un peu de piment dans sa vie trop tranquille. Maintenant elle sait ce qu’elle a perdu.

Elle se faisait une joie de ce voyage en France avec sa fille. Elles n’étaient jamais parties toutes les deux, seules, loin de la famille et attendaient avec impatience ce moment. Enfin, elles étaient parties… Dans quelles conditions revenaient-elles ?

En peu de temps, elle était passée de la jeunesse à l’âge mûr. De l’insouciance à la peine. Elle se demande si un jour, elle aurait de nouveau envie de rire et de chanter. On lui disait qu’avec le temps… mais on dit tellement de choses quand on veut consoler. De paroles maladroites en assertions dénuées de fondements, d’embrassades aux regards apitoyés.  Elle demandait simplement qu’on ne lui dise rien. Qu’on la laisse seule avec son malheur. Depuis que c’était arrivé, elle s’était aperçue que le temps s’était distendu et n’en finissait plus de passer. Elle était vieille et n’en finissait pas de mourir.

Avait-elle envie de mourir ? Certainement pas. Elle était révoltée. Avait envie de se battre, de frapper. Elle voulait que tout redevienne comme avant. Ce genre de choses n’arrive qu’aux autres. Pourquoi à elle ?

Elle fait un cauchemar. Elle ploie sous le poids de la charge est trop lourde à porter. Chacun sait qu’elle est forte. On ne cesse de le lui répéter, ce doit être vrai.

Elle relève la tête. Emerge de ses tissus. Le regard noir, elle affronte l’avion. Son voile orange la nimbe de lumière tendre. Ses traits s’adoucissent. Les yeux s’éclaircissent. Elle regarde la forme endormie à ses côtés, lui caresse l’épaule, la serre contre elle d’un geste protecteur.

La petite se réveille. Lève la tête. Elle a la joue gauche enfoncée.

Plus jamais rien ne sera pareil : il y aura maintenant ce qui était avant, ce qui sera après, comme une ligne d’eau, frontière entre le possible et l’impossible. Elles devront apprendre à vivre ainsi.

Bientôt l’avion atterrira et ce sera la confrontation.

Ensuite, la vie reprendra ses droits. On s’habituera.

Elles respireront toujours l’air du soir empli de cannelle et d’ylang-yalang. Entendront le concert des insectes et des grenouilles. Le jour, les yeux éblouis de soleil, des couleurs de la mer et des cannes, elles regarderont devant elles. Un jour, quand le temps aura passé, la petite qui sera grande, se fera refaire une beauté. Elle sera alors prête à affronter le monde entier. Ce sera bien.

Et moi, l’inconnue, je ressens la hâte mais aussi l’angoisse qu’éprouve la femme à se retrouver chez elle. La peur de paraître avec son enfant défigurée. L’envie de retrouver un rythme ordinaire. Son espoir dans le temps à venir.

Elle imaginait que la petite aurait un deuxième visage, non comme une réparation mais comme une autre carte d’identité. Ce serait sa création avec sa marque de fabrique. Ce serait son visage vrai.

 

L’avion volait toujours entre rives et dérives. Chaque passager descendrait sur son île comme exilé.

Petite histoire de rien du tout, trop triste, ce soir sombre.

Sortir de son île et ouvrir grand les portes. Laisser entrer la fraîcheur, les couleurs. Le vent et les chants. Sur une île où l’on danse.

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Eve

Être l'Orpailleur qui cherche l'or sans certitude de le trouver...
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